La prochaine fois que vous mettrez le contact, il est fort probable que vous aurez été autorisé à le faire par une technologie qu’on appelle identification par radiofréquence ou RFID. Une balise intégrée à votre clé signale au système de contrôle de la voiture que celle-ci est authentique, ce qui permet au moteur de démarrer.
Le marquage RFID est de plus en plus répandu. Il sert à empêcher le vol de vêtements dans les magasins et contrôle l’accès à certains bâtiments. On l’utilise pour enregistrer la sortie et le retour des livres empruntés à la bibliothèque, pour le traçage des animaux d’élevage et pour les péages sur les autoroutes.
Une balise RFID consiste en une micropuce, large d’une fraction de millimètre, connectée à une antenne. Les informations stockées dans la puce sont transmises à un «lecteur» en réponse à un signal radio. Les balises «passives», les plus simples, n’ont pas d’alimentation propre mais fonctionnent avec l’énergie reçue de l’onde radio. Elles ont une portée très courte qui ne dépasse pas trois mètres. Les balises «actives», pour leur part, contiennent une pile et peuvent transmettre des signaux plus puissants jusqu’à 100 mètres.
L’information enregistrée dans la balise peut aller d’un simple numéro de série, comme un code-barre, à d’autres informations sur la nature de l’objet concerné. Certaines balises sont «réinscriptibles» dans la mesure où de nouvelles informations peuvent y être enregistrées quand elles passent au lecteur. Une balise RFID ne doit pas forcément être visible et peut être lue même si elle se trouve dans une boîte ou un autre contenant. Cela signifie que le processus de lecture peut être entièrement automatisé, ce qui ouvre toute une série de possibilités par rapports aux applications des codes-barres.
«La RFID révolutionne les pratiques commerciales sur l’ensemble du marché», souligne Gérald Santucci, de la DG Société de l’information et médias, à la Commission. «Nous voyons de plus en plus de marquage RFID dans industrie des biens de consommation pour assurer la traçabilité des denrées alimentaires, dans l’industrie pharmaceutique pour combattre la contrefaçon, dans le secteur médical pour renforcer la rentabilité et réduire les erreurs médicales, et dans le secteur de la sécurité pour améliorer les contrôles d’accès et mieux protéger les citoyens, les entreprises et les immeubles publics. Cette technologie laisse entrevoir de formidables opportunités pour la croissance et la compétitivité européennes».
Consultation publique
L’Europe figurait dans le peloton de tête mondial pour le développement et la commercialisation de la RFID, mais certains signes indiquent une perte de vitesse. Selon les prévisions, le marché européen de la RFID devrait connaître une croissance annuelle moyenne de 47% entre 2004 et 2010, tandis qu’elle serait de 57% au niveau mondial. «Si l’Europe ne fait pas rapidement les efforts nécessaires pour relever les défis en termes de recherche et d’innovation, son marché de la RFID représentera moins de 30% du marché mondial en 2010», prévient M. Santucci.
En 2006, la Commission a lancé un exercice de
consultation publique pour examiner la situation actuelle de l’industrie européenne de la RFID et les actions politiques envisageables. Cinq ateliers ont été organisés, une consultation publique en ligne a été menée pendant six mois et l’exercice s’est achevé sur une conférence en octobre, à Bruxelles. La Commission devrait faire connaître ses propositions durant le premier trimestre 2007.
Le rôle de la Commission, dit Gérald Santucci, est d’encourager la recherche collaborative et les projets-pilotes à grande échelle, mais aussi de promouvoir les normes et l’interopérabilité. Les régulateurs nationaux allouent le spectre des fréquences radio pour la RFID et supervisent aussi la protection des données et le respect de la vie privée. «Nous avons grand besoin d’une approche commune dans toute l’Europe pour éviter que les États membres n’optent pour des solutions mutuellement incompatibles, ce qui serait en définitive préjudiciable à tous».
«La Commission entend définir un cadre politique général permettant à la RFID de réaliser son potentiel sans contraintes superflues, afin de protéger notre sécurité, d’aider la justice, de combler le fossé de l’inclusion numérique, tout en garantissant en même temps le respect de la vie privé des citoyens européens. Nous sommes en train d’analyser la situation pour voir si une action législative ou réglementaire est nécessaire. Les discussions auxquelles participeront toutes les parties prenantes en 2007 contribueront certainement à clarifier les attentes et les options politiques».
Mais tout le monde ne voit pas d’un bon œil la diffusion de la technologie RFID. La possibilité d’utiliser les balises pour localiser automatiquement des objets suscite des interrogations quant au respect de la vie privée de chacun. Les cartes de trajet RFID (voir encadré), conçues au départ comme des abonnements, peuvent servir à suivre les déplacements d’une personne et ont déjà été utilisées pour aider la police dans des enquêtes criminelles.
Respect de la vie privée
Un client porteur d’un article avec un étiquetage RFID acheté dans un magasin n’est pas en mesure de savoir quand la balise est lue, ni si elle l’est. Pour l’heure, le marquage des articles vendus au détail se fait au moyen de gros antivols réutilisables qui sont enlevés sur le point de vente, mais à l’avenir, ils pourraient être beaucoup plus petits et incorporés à l’article au moment de sa fabrication. Si, comme cela a été proposé, chaque article reçoit un numéro de série unique – le code électronique du produit –, on peut craindre que ces objets soient associés de façon permanente à un individu dans la banque de données du détaillant.
«Le problème du respect de la vie privée a été soulevé par une majorité de participants à la consultation», dit M. Santucci. «Il se pose quand la technologie RFID permet à des tiers d’obtenir des informations qui ne leur seraient normalement pas accessibles sur des personnes données, voire de localiser des individus ou de les suivre à la trace. La Commission compte bien encourager d’autres consultations et négociations entre toutes les parties prenantes sur cette question afin de parvenir à une approche équilibrée qui permettra aussi à l’industrie de développer sans risque des solutions appropriées».

L’Oyster card, à Londres, est un bon exemple d’utilisation quotidienne de la technologie RFID.
©Transport for London
|
La plupart des solutions proposées requièrent la désactivation de la balise une fois que le client a quitté le magasin. Gérald Santucci remarque que les directives européennes sur la protection des données et sur la vie privée et les communications électroniques constituent déjà un cadre juridique garantissant le respect de la vie privée. Il appartient aux représentants des États membres de décider s’il y a lieu de les amender à la lumière des développements dans le domaine de la RFID. La Commission propose également un code de conduite pour protéger la vie privée. «Ce code pourrait aborder des sujets comme l’interopérabilité, la durabilité, la facilité et la transparence d’utilisation des données collectées par les applications RFID», précise-t-il.
À plus long terme, M. Santucci pense que ces questions devraient faire l’objet de travaux de recherche en collaboration. «À mon sens, l’Europe a là une bonne occasion de se servir de son Programme-cadre de R&D pour inscrire ses valeurs sociales fondamentales dans la technologie afin de garantir la sécurité et le respect de la vie privée dans la conception même des systèmes et de donner à l’utilisateur final un contrôle sur les balises».
Kevin Kelly, du RFID Centre, un organisme indépendant constitué pour promouvoir l’utilisation de la RFID, doute que la technologie représente une menace sérieuse pour la vie privée, du moins dans le secteur du commerce de détail. Il rappelle que les balises passives utilisées dans le magasin ont une portée extrêmement réduite. Pour les utiliser comme système de traçage, il faudrait investir dans des infrastructures qui ne seraient pas d’un grand intérêt pour les affaires. «Le meilleur appareil que nous ayons pour suivre les allées et venues de quelqu’un, c’est son téléphone mobile. Les cartes de crédit gardent déjà la trace de nos achats, tout comme les cartes de fidélités. La RFID est une des technologies de traçage les moins performantes. Je ne vois pas vraiment qui aurait les moyens ou des raisons de mettre en place un tel système».
L’épreuve du réel
En fait, bon nombre des applications proposées pour la RFID peuvent sembler quelque peu fantaisistes quand on les regarde d’un œil critique. La grande question est de savoir si elles présentent un avantage quelconque par rapport aux technologies existantes ou concurrentes. Même l’automatisation de la gestion de la chaîne d’approvisionnement (voir encadré) n’est peut-être pas aussi utile qu’on le suppose. «L’introduction de la RFID dans la chaîne d’approvisionnement serait très compliquée», souligne M. Kelly. «Il faut prendre en compte les coûts de l’infrastructure, puis de l’échange des données et de leur traitement. Pour les rentabiliser, la RFID devrait permettre des économies substantielles par an. Les détaillants ont été présentés comme les principaux utilisateurs potentiels de la RFID, mais ils ont déjà des systèmes de contrôle des stocks assez efficaces. Ce n’est pas là que la RFID apportera des économies».
D’un point de vue technologique, le grand défi à relever est d’abord de réduire les coûts des infrastructures dont les systèmes RFID ont besoin, insiste Kevin Kelly. Les chercheurs s’intéressent beaucoup à la possibilité d’utiliser les réseaux sans fil existants afin de transmettre les données collectées par les lecteurs. Il serait aussi envisageable de connecter directement des balises actives à un réseau sans fil pour qu’elles puissent être lues sur zone étendue comme un campus universitaire, une usine ou un hôpital.
«Cela se résume à deux technologies-clés», précise-t-il. «L’une intervient lorsque des balises actives sont opérationnelles dans un réseau sans fil, et l’autre concerne l’utilisation des balises passives pour contribuer à combattre la contrefaçon, comme une version améliorée du code-barres».

De grands groupes européens, comme Philips, utilisent la RFID pour étiqueter leurs produits.
© Philips
|
M. Kelly entrevoit de nombreuses applications dans des environnements en «circuit fermé», où les balises restent sous le contrôle du fabricant, surtout pour des applications d’une importance critique en termes de sécurité, comme les transports aériens. Un ingénieur chargé d’inspecter un appareil défectueux serait en mesure de vérifier d’après sa balise si les pièces sont d’origine et de consulter l’historique des entretiens. «On imagine bien l’intérêt de ce genre de chose, tandis qu’on ne voit pas nécessairement quelle en serait l’utilité dans la chaîne d’approvisionnement».
Dans un avenir plus lointain, de nombreux observateurs envisagent un «Internet des objets» où chaque chose sur la planète aurait son propre code RFID et serait capable de communiquer avec n’importe quel autre objet. Kevin Kelly est sceptique. «Cela n’est pas prêt d’arriver, tant qu’on n’en aura pas démontré l’intérêt. Les gens pensent que les balises RFID communiquent entre elles, mais il n’en est rien – ce sont juste des codes-barres». Il souligne aussi que peu de fabricants souhaiteraient que n’importe qui puisse lire leurs marquages à cause des risques de contrefaçon et d’autres problèmes de sécurité.
«La technologie RFID est en train de démontrer sa valeur et elle le fait de façon très spécifique pour chaque entreprise», conclut-il. «Il ne s’agit pas d’un réseau qui s’étend pour tout recouvrir. C’est une question d’automatisation. Si nous pouvons gagner du temps et de l’argent grâce à l’automatisation, c’est très bien, sinon ça ne sert à rien. L’“Internet des objets” réclamerait plus de temps et d’efforts qu’il ne peut en faire économiser».