
Une solution efficace pour réduire la consommation de carburant est de
construire des véhicules plus légers.
|
Les industries métallurgiques européennes réalisent un chiffre
d’affaires annuel de 227 milliards € et emploient plus
d’un million de personnes. Les deux tiers environ de ce
chiffre d’affaires proviennent du fer et de l’acier, et le reste
de quelque 40 métaux non ferreux, principalement l’aluminium,
le cuivre, le zinc, le plomb et le nickel.
Les matières premières et la consommation énergétique
représentent 60 à 80% ou davantage encore du prix du métal
vendu sur le marché. En 2003, l’Europe a importé 74% du
minerai utilisé pour le cuivre, 76% pour le plomb, 80% pour
l’aluminium et le zinc, 83% pour le fer et 86% pour le nickel. La
forte demande des économies en croissance de pays comme
la Chine et l’Inde fait grimper le prix des matières premières.
Dans le même temps, les coûts énergétiques ont fortement
augmenté en Europe au cours des trois dernières années. On
utilise du charbon pour produire l’acier, du gaz naturel pour le
cuivre et l’acier, et de l’électricité pour l’aluminium et le zinc.
L’émergence de la Chine
Mais c’est l’émergence des économies asiatiques qui a réellement
ébranlé le marché. “Désormais, la Chine augmente chaque
année sa production d’acier d’une part supérieure au volume
de production de l’ensemble de l’industrie sidérurgique allemande”,
remarque Christian Mari, d’Eurofer, la Confédération
européenne des industries du fer et de l’acier. “Elle consomme
plus d’acier que n’importe quel pays dans l’histoire.”
La Commission européenne a publié un rapport sur l’industrie
métallurgique en août 2006(1). Dans la foulée d’une
consultation publique sur l’impact des coûts de l’énergie et
des matières premières pour la compétitivité du secteur, la
Commission s’interroge à présent sur l’opportunité d’éventuels
changements politiques.
“Il y a une différence entre le développement de l’industrie
sidérurgique et le secteur des métaux non ferreux”,
nuance Alberto Canevali, de la DG Entreprises et Industrie,
à la Commission. “Avec les restructurations opérées dans les
années 1980 et 1990, le secteur de l’acier européen est compétitif
sur le marché mondial – du moins en ce qui concerne
l’UE-15.” Les pays qui ont adhéré en 2004 ont cependant
entamé leur restructuration plus tardivement, tandis que la
Bulgarie et la Roumanie viennent juste de commencer.
La réponse est dans l’innovation
Le secteur sidérurgique répond à ces défis par l’innovation,
avec notamment la Plateforme technologique européenne
sur l’acier. L’intégration et la structure verticale de l’industrie
sidérurgique, où les producteurs coopèrent étroitement avec
leurs clients, lui permettent de répondre aux besoins des utilisateurs
finaux bien plus aisément que ne le peuvent certaines
industries des métaux non ferreux, où les PME occupent
une place prépondérante. Il est plus difficile aussi, pour de
petites entreprises, d’avoir accès au financement européen
de la recherche. “Pour participer aux programmes-cadres, les
entreprises doivent unir leurs efforts et soumettre des projets
communs”, explique M. Canevali, “mais il n’est pas facile de
trouver des partenaires potentiels, et souvent les ressources
humaines et financières limitées posent un problème.”
Dans ce dossier, nous parlerons de l’innovation dans l’industrie
sidérurgique, des solutions retenues par le secteur
de l’aluminium en réponse aux coûts élevés de l’énergie, et
de l’importance du recyclage, surtout dans l’industrie des
métaux non ferreux.
Les entreprises sidérurgiques collaborent
pour innover
La Plateforme technologique européenne sur l’acier (ESTEP)
est une initiative de grande envergure dont le rôle est d’encourager
l’innovation dans l’industrie sidérurgique. Lancée
en 2003, elle associe tous les principaux producteurs d’acier en Europe, leurs clients et fournisseurs, des centres de
recherche et d’autres parties intéressées. L’ESTEP soutient
trois programmes de R&D industrielle susceptibles d’avoir
un impact considérable sur la société, qui portent sur les
nouvelles technologies de transformation, l’énergie et les
ressources, et les nouvelles solutions intéressantes pour les
utilisateurs finaux dans le domaine de l’acier.
L’une des actions les plus ambitieuses est le projet ULCOS
(Ultra-low CO2 steelmaking), doté d’un budget de 55 millions
€, qui vise à réduire de moitié les émissions de dioxyde
de carbone de l’industrie d’ici 2050. “Au cours des 30 dernières
années, les émissions de CO2 ont déjà été réduites de
50%, mais notre objectif est d’aller beaucoup plus loin”, dit
Jean-Claude Charbonnier, secrétaire général de l’ESTEP. “Il est
difficile de réduire les émissions dans les filières de production
classiques de l’acier – le haut-fourneau et le four électrique à
arc. Il nous faut donc développer de nouvelles technologies.”
De nouvelles façons d’obtenir du fer
Les pistes explorées vont de la récupération du dioxyde de
carbone libéré par les hauts-fourneaux à la conception de
méthodes d’extraction entièrement nouvelles. Elles pourraient
faire intervenir l’utilisation de gaz naturel ou d’hydrogène
comme agents réducteurs pour extraire le métal du
minerai, ou même des procédés électrolytiques comme ceux
employés pour l’aluminium.
Les économies d’énergie font aussi partie des priorités, et la
simplification des méthodes de fabrication est une manière
d’y parvenir. Le principe de la “coulée proche des dimensions
finales” vise à obtenir des produits beaucoup plus
ajustés par rapport à la taille et à la forme souhaitées par les
clients, ce qui réduit la nécessité d’un long meulage.
De nouveaux types d’aciers à hautes performances sont également
développés pour les trois grands marchés de l’automobile,
de l’énergie et de la construction. Des techniques innovantes
de revêtement des tôles d’acier sont aussi étudiées.
“Un autre défi pour l’ESTEP est d’encourager la conservation
des ressources et de réduire les déchets”, explique
M. Charbonnier. “Nous avons par exemple des projets qui
visent à transformer nos résidus en matériaux utiles pour
d’autres industries. En même temps, nous mettons en place
une approche intégrée, depuis la conception jusqu’au produit
fini, pour éliminer l’empreinte écologique de la production
sidérurgique. Nous voudrions développer de nouveaux
modèles qui vont plus loin que l’évaluation classique du
cycle de vie et étudier aussi l’impact des nouveaux matériaux
sur la santé et la sécurité, par exemple.”
Un réseau de recherche
L’ESTEP peut compter sur un réseau de quelque 8 000 chercheurs
mis en place dans le cadre de l’ancienne Communauté
européenne du charbon et de l’acier (CECA) avant l’expiration
du Traité en 2002. L’actif de la CECA a servi à créer un
nouveau fonds de recherche du charbon et de l’acier, dont
l’ESTEP peut aujourd’hui profiter, en plus du Septième programme-
cadre et du financement provenant de l’industrie
elle-même.
“L’ESTEP a également une autre dimension”, commente
Christian Mari, d’Eurofer. “Compte tenu de la structure
d’âge de notre main-d’oeuvre, un grand nombre de salariés
du secteur prendront leur retraite dans les prochaines
années. La question qui se pose est donc de savoir comment
notre industrie va remplacer ces personnes dans les emplois
à pourvoir ? Comment pouvons-nous appréhender les nouvelles
compétences qui seront nécessaires et collaborer avec
les universités et les centres de formation pour que le personnel
engagé ait les qualifications requises ?”
Secteur de l’aluminium: des coûts
énergétiques élevés
Les coûts élevés de l’électricité ont particulièrement affecté le
secteur de l’aluminium, qui recourt à un procédé électrolytique
pour extraire le métal du minerai. Pour les entreprises,
les difficultés ont commencé à partir de 2003. Alessandro
Profili, directeur des affaires européennes d’Alcoa Europe,
met en cause la libéralisation avortée du marché énergétique
européen. “Les débuts du processus de libéralisation étaient
très prometteurs. Dans un premier temps, on a vu se mettre
en place une concurrence nouvelle, couplée avec des investissements,
mais par la suite, les investissements ont cessé et,
faute de nouveaux acteurs sur le marché, une forte consolidation
s’est opérée. Aujourd’hui, il y a de moins en moins de
producteurs d’électricité. Dans certains pays, on peut parler
d’un monopole de fait.”
Les coûts de l’électricité en Europe sont à présent deux fois plus
élevés que dans certaines autres régions du monde, ce qui incite
les producteurs à chercher d’autres endroits pour y implanter
leurs fonderies. Certains experts estiment que la plupart des
fonderies de l’Union fermeront leurs portes dans les 10 à 15 prochaines
années si l’on ne parvient pas à réduire les coûts.
Efficacité énergétique
L’un des objectifs des récentes propositions de politique énergétique
européenne était de secouer le marché de l’énergie pour
stimuler la concurrence et faire baisser les prix(2). En attendant, il
n’y a pas grand-chose que les producteurs d’aluminium puissent
faire pour réduire leurs coûts, car les possibilités qui s’offrent à eux
pour diminuer leur consommation énergétique sont peu nombreuses.
Le procédé utilisé pour extraire l’aluminium métallique
est vieux de plus de 100 ans et a déjà été fortement amélioré. “Il
y a 50 ans à peine, nous consommions 50 kilowattheures pour
fabriquer un kilo d’aluminium et nous en sommes à présent à
15 kilowattheures”, précise M. Profili. “Nous avons apporté au
procédé un degré d’efficacité énergétique extraordinaire.”
L’industrie a aussi progressé à grands pas pour ce qui est de
limiter les émissions de gaz à effet de serre. Les émissions
d’hydrofluorocarbures qui dérivent du procédé électrolytique
ont été réduites de 90% depuis 1990.
Chaîne d’approvisionnement
L’industrie de l’aluminium se distingue des autres secteurs des
métaux non ferreux en ce qu’elle conserve une chaîne d’approvisionnement
en Europe comparable à celle de la sidérurgie.
C’est ce qui a permis aux producteurs de collaborer étroitement
avec leurs clients afin d’introduire des produits innovants,
notamment pour l’industrie automobile, les chemins de fer,
l’aérospatiale et les constructions navales. Cette relation serait
menacée si les coûts économiques contraignaient les producteurs
à délocaliser leurs activités en dehors d’Europe.
“Sans la proximité avec les clients, il est très difficile de les
aider à innover et créer de nouvelles applications”, remarque
M. Profili. “Il ne suffit pas de faire venir le métal d’ailleurs.
C’est notre grand problème. Nous devons maintenir toute la
chaîne d’approvisionnement ici en Europe pour être près de
nos clients et les aider à innover.”
De précieux déchets
Ce n’est peut-être pas très exaltant, mais les déchets constituent
une matière première importante pour la métallurgie européenne,
surtout dans le secteur non ferreux. Des métaux comme
l’aluminium, le cuivre, le zinc, le plomb et le nickel ont une valeur
intrinsèque, et le recyclage des déchets consomme beaucoup
moins d’énergie que l’extraction à partir du minerai.
“Dès l’Âge de Bronze, on trouve des traces de recyclage”,
dit Ross Bartley d’EUROMETREC, la Fédération européenne
de la récupération et du recyclage des métaux non ferreux.
“Il fallait beaucoup d’efforts pour extraire le métal du minerai,
donc ça valait la peine de le recycler, même à l’époque.
Depuis lors, les métaux ont toujours été recyclés.”
Recyclage systématique
Bien que la proportion varie selon les différents métaux,
environ 50% du métal sur le marché a été recyclé à partir de
déchets. Dans de nombreuses industries, comme l’aviation,
le recyclage est systématique. Cela réduit la dépendance de
l’Europe envers le minerai d’importation et c’est aussi une
façon d’économiser l’énergie. Mais la demande croissante
de la Chine et de l’Inde a fait grimper les prix et, depuis
2000, les exportations de déchets métalliques de l’Union ont
dépassé les importations.
Il s’agit d’une source de matière première d’une telle importance
que plus de 90% du métal finit par être recyclé en
vue d’une réutilisation, et le processus peut se poursuivre
indéfiniment. Mais qu’en est-il du faible pourcentage restant
? La hausse des prix des déchets métalliques encourage
la récupération, mais le problème vient des cas où le coût
du recyclage avoisine le bénéfice économique escompté.
Certains biens de consommation, comme les téléphones
mobiles, contiennent quantité de matériaux différents à
côté du précieux métal, et la séparation des divers éléments
relève du défi technologique, surtout si l’opération doit
demeurer rentable.
Technologies de tri
“Il existe des systèmes pour séparer automatiquement les
parties métalliques et non métalliques, et trier les métaux
entre eux”, explique M. Bartley. “D’importantes recherches
ont été menées au cours de la dernière décennie sur des systèmes
capables de séparer des matériaux selon leur couleur,
leur densité ou leurs propriétés magnétiques et paramagnétiques.
L’industrie continue à investir dans de nouvelles
technologies de séparation.” La législation, comme la Directive européenne relative aux
déchets d’équipements électriques et électroniques(3), peut
servir d’aiguillon à l’innovation en matière de technologies
de recyclage, mais d’autres dispositions peuvent faire obstacle
à leur exploitation commerciale. “Il existe des textes de
lois qui interdisent la fourniture de ferraille aux installations
métallurgiques dans certaines parties du monde”, remarque
M. Bartley. “La législation concerne les métaux après traitement
qui sont qualifiés de déchets plutôt que de matière
première secondaire.” La Commission étudie les moyens de
surmonter ces obstacles.
(1) http://ec.europa.eu/enterprise/steel/
comm_sec_2006_1069_1_en_document_travail.pdf
(2) http://ec.europa.eu/energy/energy_policy/index_en.htm
(3) http://ec.europa.eu/environment/waste/weee_index.htm
(4) Voir “Ouvrir la route aux voitures propres”,
Innovation européenne, mars 2006.
Des voitures plus légèrespour réduire les émissions
L’industrie métallurgique aura un rôle central à jouer
dans les efforts de la Commission européenne pour
réduire les émissions de dioxyde de carbone des automobiles(*).
Un accord volontaire avec les constructeurs
pour réduire les émissions des nouvelles voitures de
120 grammes par kilomètre en moyenne d’ici 2012 n’a
pas apporté les améliorations escomptées dans les délais
prévus. La Commission a annoncé en janvier la publication
d’un texte législatif en 2007.
La construction de véhicules plus légers permet de réduire
la consommation. L’aluminium, par exemple, partage
bon nombre des propriétés structurelles de l’acier, mais
son poids est trois fois moindre. Sans aluminium, les
voitures seraient nettement plus lourdes qu’elles ne sont
aujourd’hui, explique Alessandro Profili, d’Alcoa Europe.
“Des systèmes comme la direction assistée, les vitres
électriques, les sièges électriques et l’air conditionné ont ajouté beaucoup de poids.
La seule solution pour compenser
a été d’alléger d’autres éléments. Ainsi, les blocs
moteurs, essence ou diesel, sont aujourd’hui essentiellement
‘tout aluminium’. Ce seul changement a permis un allègement de 50 à 100 kilos.”
De leur côté, les sidérurgistes ne rendent pas les armes
sans combattre. L’un des objectifs de l’ESTEP est de
proposer aux constructeurs automobiles toute une
gamme d’aciers plus légers. “Nous mettons au point
de nouveaux aciers à haute résistance pour réduire le
poids des voitures”, dit Jean-Claude Charbonnier, de
l’ESTEP. “Ces 15 dernières années, nous avons allégé les
voitures d’environ 20-25%. À présent, nous voudrions
aller plus loin et, pour ce faire, nous devons développer
de nouvelles compositions d’acier au moyen de nouvelles
filières métallurgiques. Il pourrait être possible,
aussi, de combiner l’acier avec d’autres matériaux. Ce
dont nous avons besoin, ce sont de nouvelles idées et
des innovations.”
(*) Voir “Ouvrir la route aux voitures propres”, Innovation européenne, mars 2006.
|